12 octobre, 2006

C’était peut-être un daim !

L’affiche est grotesque, puisque l’héroïne de ce navet – que je m’étonne de ne pas avoir trouvé sur Nanarland) est inexplicablement rejetée au second plan (c’est la blonde à boucles : j’ai eu du mal à la reconnaître parce que je m’étais habitué à la voir sans son jean). Le titre est lui aussi inexplicable. Il est à l’image du film, à vrai dire. Il y a quelques années, nous l’avions déniché sur M6. Poussinou l’a acheté, le fou, et nous l’avons revu avec lui mardi soir.

Je pense que les scénaristes se sont dit : « on va faire un récit extraordinairement complexe en mélangeant les strates temporelles ; ça sera super classieux. On soufflera l’oscar à David Lynch ! En plus, on multipliera les fausses allusions et les détails inutiles ». Pour l’Oscar, c’était pas gagné d’avance. Mais pour paumer le spectateur le plus averti, c’est un pari gagné.

Déjà, j’ai soupçonné ce film d’être un deux en un, tant la première partie semble sans rapport avec ce qui va suivre : un jeune couple en voiture se retrouve bloqué sous la neige. Gentleman, le bellâtre oblige sa copine à sortir de la bagnole et à la tirer avec un câble. Pour des raisons évidentes, nous la surnommerons Rodolphe. Enfin, c’est peut-être pas utile de lui donner un nom, vu qu’on ne parlera bientôt plus d’elle. Le mec semble être un vague salaud, me direz-vous. Oui, en fait, c’est même le message central du film, semble-t-il : les garçons sont des monstres. Mais c’est aussi peut-être une fausse piste lancée par les scénaristes. C’est un point important, nous y reviendrons.

Rodolphe n’est pas tranquille : elle a vu une silhouette inquiétante (un mec hirsute avec un manteau de fourrure, en fait) courir entre deux buissons. Bellâtre la rassure avec ces mots puissants qu’on réentendra de nombreuses fois dans le film : « c’était peut-être un daim ! ». Un camion arrive à toute berzingue et dégomme la voiture . Rodolphe et Bellâtre s’en sortent indemnes, ce qui est un exploit quand on considère l’abominable film bleu dont le réalisateur a recouvert la caméra pour suggérer la tempête de neige. Le conducteur du camion, lui, est en piteux état : il a été éjecté de son véhicule qui s’est empressé d’exploser. Bellâtre s’approche (il insiste pour amener sa copine au plus proche du drame : quel homme !). il pose un doigt sur le coup du camionneur. Celui-ci se réveille et les engueule ; ensuite, il se rend compte horrifié (on le serait à moins) qu’il est coupé en deux. L’instant d’après, il est mort. La blonde Rodolphe se laisse persuader par son mec d’aller chercher du secours. Hélas, elle marche sur un piège à loup. Ensuite, on voit le couple attaché par les poignets à une branche d’arbre, leur torse maculé de sang, leur corps supplicié.

Evidemment, ça aurait été trop simple de voir tout ça d’une traite. La séquence est entrecoupée de scènes où on voit la blonde bouclée qui se confie à un psy (Rodolphe et Bellâtre, c’est l’un de ses rêves traumatisants), où elle assiste au match de basket de son lycée (Sasquatch : j’adore le nom) et se fait draguer dans un bar. On comprend qu’elle a été embrigadée par son prof de biologie avec quelques copains pour une virée en montagne. Régulièrement, Kerry, l’héroïne a des visions où elle se retrouve face à un Indien qui verse dans la philo de comptoir et se lance dans des whowhowho qui évoquent quelquefois une enfilade de rôts. Puissant.

Kerry se fait séduire par un joli brin de garçon qu’on appellera Simplet, mais on sent qu’elle n’est pas à l’aise avec les mecs. Elle est plutôt cynique et indifférente. Arrivent deux pin-up (dixit le film) qui s’assoient à la table d’un groupe de mecs et où se trouve aussi la meilleure amie de Kerry – par une sorte d’heureux hasard, tous ceux-là constituent la fine équipe qui ira à la montagne. L’une de ces deux filles (plan nichons) lâche alors : « Ah la la, c’est pas drôle ce qui arrive à Simplet (grosse poilade) : Kerry, elle a des problèmes émotionnels (repoilade) » (plan nichons). Tout cela n’est pas du goût de la bonne copine.

Prise au piège, Kerry est obligée de ramener Simplet dans sa voiture. Bon, là on n’a pas fait très attention, parce que c’était quand même soirée raclette et, franchement, on a eu la flemme de rembobiner le DVD (zut… je m’aperçois que, faute de cassettes, le verbe « rembobiner ».va décéder). A un moment, quand même, leur conversation a pris un tour intéressant qui nous a fait dresser l’oreille :

Kerry : j’espère que tu ne dis pas ça dans l’espoir que je mette ma petite culotte sur ta tête !

Deux minutes après, ils se bécottent et même un peu plus. Alors, dans un plan majestueux, on voit Simplet enfiler sur sa tête la petite culotte de Kerry. Magique.

Après quelques whowhowho du chef indien et deux ou trois séances de psy, on comprend que si Kerry a des problèmes émotionnels, c’est qu’elle a été attouchée par son beau-père. Entre-temps, on a aussi assisté au départ pour la montagne, et notamment à un formidable clip où les adolescents se bombardent de boules de neige. C’est toujours utile, un clip, pour meubler. Ça faisait très Alerte à Malibu au chalet. Grâce aux bienfaits de l’hypnose, Kerry se revoit enfant, espèce de Nelly Olsen hideuse et enrubannée. On la voit aussi de temps en temps avec une camisole dans une salle capitonnée, en train de tourner sur elle-même, de se faire piquer par le psy ou courtiser par Simplet (oui oui, tout ça avec la camisole), sans qu’on comprenne où, quand, comment (ni surtout : pourquoi!). Parfait brouillage temporel : tout spectateur normal est alors complètement paumé. La quintessence de cette stratégie est atteinte lors d’une hallucinante succession de plans : Kerry dans la forêt/ Kerry en camisole (la scène de la montagne est-elle son délire ?)/ Kerry qui se réveille après avoir rêvé qu’elle se réveillait après avoir rêvé qu’elle se réveillait après avoir rêvé qu’elle se réveillait… 5 plans consécutifs de réveils brutaux dans des endroits différents, je pense que c’est un record inégalé dans la mise en abîme. Et ça fait beaucoup pour 6 secondes de films…

Malgré quelques autres retours au cabinet du psy, l’intrigue se concentre alors sur l’escapade en montagne. La sortie pédagogique tourne à la panique quand Kerry aperçoit un homme sauvage (« c’est peut-être un daim ! »). Sauf que le daim trucide le prof de bio et enlève, sans qu’on sache trop pourquoi, Kerry et sa copine. Dans une scène transparemment symbolique, l’homme sauvage pointe un épieu vers le bassin de Kerry, avant de s’en aller. Kerry frotte ses liens contre un rocher et se casse avec sa copine, laissant son prof de bio à demi-mangé. Pendant ce temps, les autres ont couru partout dans les bois en se cassant la gueule dès que possible, et ont tenté de faire redémarrer la camionnette, avant de se rendre compte que le coup des fils que l’on connecte ensemble, ça ne marche pas pour les modèles récents. Ils arrivent à faire fonctionner la radio et joignent la police. Et là, pouf, il fait nuit.

Les adolescents se sont barricadés dans le chalet, mais le sous-sol, au plafond duquel pendouillent étrangement des bouts de moquette et de laine de verre, est bien mal fréquenté. L’un des jeunes se fait harponner par un javelot. Sur ce, les policiers arrivent, sans doute les plus nuls de toute l’histoire du cinéma : ils s’énervent pour un rien et agissent en dépit du bon sens. La logique voudrait qu’ils se fassent embrocher en deux minutes. Et c’est ce qui arrive. Là, on se rend compte qu’il y a en fait toute une meute de daims d’hommes sauvages. Kerry et sa copine qui sont arrivées un peu après les policiers, s’enfuient avec les survivants – la confusion est telle qu’on ne sait pas trop qui a survécu, à vrai dire. Ils se ruent dans une bagnole et démarrent à toute allure, direction les chutes d’eau. La voiture plonge dans le fleuve, certains se noient. Le frère de Kerry, un avorton insupportable qu’elle retrouvera plus tard, disparaît momentanément. Kerry, accrochée à un rocher à trente centimètres du bord, lâche la main de sa copine qui est emportée dans la chute d’eau (et hop ! un mannequin en mousse). C’est le moment pour l’héroïne, de piquer un petit roupillon, normal.

Au réveil, Kerry se décide à franchir la rivière. Comment faire ? Réussira-t-elle à enjamber le ruisselet qui la sépare de la terre ferme ? Elle avise une branche, enlève son jean, le déchire, et se hisse avec ce lasso de fortune sur l’arbre. Deux secondes après, elle redescend de l’arbre à un tout autre endroit. Avec sa loque de jean en guise de pareo, le nombril à l’air, pieds nus, Kerry commence une longue errance dans une forêt quelquefois enneigée, quelquefois non. Elle retrouve son frère et même Simplet, que l’on avait laissé noyé. Le T-Shirt de Simplet est artistiquement lacéré (avis aux amateurs de pectoraux saillants), et ses sourcils ont poussé. Simplet, vous l’aurez compris, a commencé sa transformation en monstre, car tout homme se change en loup-garou quand grimpe son taux de testostérone. L’avorton de frère devient lui aussi un de ces prédateurs… La fin est assez confuse : tout le monde tombe dans un ravin (soit trente secondes de roulé-boulé). Et puis on retrouve Kerry chez le psy. Elle en a marre de sa thérapie, envoie balader le praticien. Attention à la chute : on voit alors Kerry embrasser affectueusement sa maman et son beau-père, l’ordure qui était censée l’avoir attouchée, et dire qu’elle ne veut plus voir ce psy…

Le beau-père violeur était une fausse piste, l’Indien était purement décoratif, on n’a jamais plus entendu parler de Rodolphe et Bellâtre, et les garçons ne sont pas des méchants. En revanche, la psychanalyse, c’est mal. Beau bilan, parfaitement incohérent. Si vous sortez de ce film sain d’esprit, c’est que vous étiez auparavant un dangereux psychopathe !

G.

PS : et rechute après la chute... Le lendemain, Kerry rejoint ses amis pour la fameuse virée à la montagne qui, en fait, n'a pas encore eu lieu. Ahah, suspense! En plus, ça permet de réutiliser de la bobine...

4 commentaires:

Alcib a dit…

Je suis bien content d'avoir « lu » ce film ici en quelques minutes plutôt que de l'avoir vu. J'aurais bien partagé la raclette, cependant ;o)

Schénisha a dit…

euh... Pourquoi Rodolphe?

Les Pitous a dit…

Alcib => ce n'est que le début de la saison des raclettes! Viens quand tu veux ;)

Schénisha => Allons, je vous laisse encore chercher. Encore que ça n'a l'air de soucier que toi

Les Pitous a dit…

Vu l'empressement de la foule, je réponds à Shénisha : Rodolphe, c'est le chef des rennes du père Noël. Tirer les chariots, ça le connaît!